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Christobal


Christobal, capitale d’Hispaniola, était une grande ville blanche. Des bâtiments badigeonnés à la chaux s’étiraient le long du bord de mer. Les jours de grand vent, les embruns salés du golfe de Loyola arrosaient les toits plats, blancs, et il fallait passer une nouvelle couche de chaux sur les murs et les toits. Ca et là, les coupoles blanches des bâtiments officiels dominaient les cubes mornes des habitations. Entre les murs et la mer, et dans les ruelles étroites perpendiculaires à la côte, vaquait une foule bruyante et colorée. Une légère coloration bleutée, éthérée, teintait chaque chose, mais les lunettes de protection n’étaient pas obligatoires. Le bleu de l’étoile, filtré par l’atmosphère, était si léger qu’on finissait au bout de quelques heures par l’oublier. Ne restaient que les murs blancs sur lesquels tanguaient parfois des reflets irisés.
Christobal n’était pas une station balnéaire malgré ses couleurs chatoyantes. Christobal avait poussé de manière anarchique autour des comptoirs de la Compagnie. Les riches marchands, nobles et militaires des Puissances qui avaient tenté de reproduire loin de chez eux le mode de vie des planètes de villégiature appréciées dans le Socle avaient échoué. Les Archéos étaient les plus nombreux ici, et la mentalité des Archéos n’avait rien à voir avec l’esprit carré et stressé des élites humanos. Pour ne rien arranger, les Archéos étaient pauvres, plus pauvres que les oubliés de l’Empire.
Christobal était une ville chaude, bâtie sous les tropiques d’une planète elle-même torride – pas aussi chaude que Vera Cruz mais plus qu’Iroise ou Horn – et dont l’atmosphère était saturée d’humidité. Au creux du golfe de Loyola, sous les rayons lointains mais brûlants de Curaçao, quand depuis des semaines le vent refusait de chasser la moiteur, la cité devenait une étuve.
Des palmiers, des bananiers, des banians, des goyaviers, de kiyaviers et bon nombre d’espèces inconnues dans le Socle, en général grasses et pourvues de larges feuilles – quelques-unes unes de longues épines – poussaient entre les murs chaulés et les coupoles blanches.
Peu d’Archéos, hormis les serviteurs des Humanos, vivaient dans le centre de Christobal. La plupart étaient massés dans les bidonvilles et les masures de Youngstown, à la sortie de la ville, en direction des montagnes.
Loin de ce chaudron, le centre de Christobal avait les pieds dans l’eau. Les coupoles blanches des palais officiels – ceux du Royaume, de l’Empire, de la Ligue et de la Confrérie – côtoyaient en bord de mer la flèche sombre de la cathédrale des Noirs Rivages et le bloc rectangulaire, noir, de la Légion. Les rares touristes pouvaient emprunter l’un des trois yachts qui proposaient des croisières sur le golfe. Parvenus au large de la ville, les touristes admiraient une longue promenade le long de l’océan, la célèbre « Blue White Line ». Les riches Humano s’y promenaient le soir, sous l’œil protecteur des légionnaires de l’Empire et des miliciens. Christobal était équipée de deux comptoirs, l’un spatial et l’autre maritime. La promenade reliait les deux comptoirs, via le centre-ville.
A gauche du quartier des palais s’étendait le comptoir spatial. Des dizaines de vaisseaux venus décharger et remplir leurs soutes se posaient sur d’immenses esplanades grises qui s’étendaient jusqu’à Youngstown. De la mer, on distinguait les fuselages des galions et des frégates en escale, en général noirs, quelquefois blancs. On devinait aussi des traversiers gris qui effectuaient les navettes avec les Porto Bello et les vaisseaux restés en orbite.
A droite des dômes du centre-ville et du quartier général noir de la Légion, le comptoir maritime lançait ses jetées sur l’océan. Les bateaux en provenance de toute la planète jetaient l’ancre ici, les cales chargées d’artefacts, de trésors, d’Archéos considérés par les Puissances comme des salariés bon marché, mais traités selon les Pirates et les opposants aux Puissances comme des esclaves ou des animaux.
Au cœur de la ville, le long des rues parallèles au bord de mer et jusqu’à Youngstown, on croisait des milliers de piétons, de véhicules motorisés ou à traction animale. Le flux était incessant entre le port spatial et le port maritime, le transit par la « Blue White Line » étant pour sa part interdit. Au-dessus de la mer et dans le ciel de Youngstown volaient les marsouins, scooters et autres moyens de transport de petit gabarit. Le survol de la promenade côtière et des bâtiments officiels était lui aussi proscrit. En y incluant la banlieue de Youngstown, Christobal était la plus grande ville comptoir des Nouveaux Rivages et sans doute aussi la plus animée.
Marine et Tige se glissèrent dans une petite rue piétonne pavée, trois rues derrière le Palais Lewis II, bâti en l’honneur du père du monarque actuel de Central Crown. Ils avaient revêtu la tenue traditionnelle des Archéos du golfe de Loyola : une longue cape jaune rayée de vert, en laisse épaisse, et un chapeau pointu à larges bords, qui descendait jusqu’au sourcils. Marine se ferait passer pour une indigène des beaux quartiers ; Tige pour son serviteur. Le Phasme arrêta un passant et demanda le numéro 16 de la rue. Le passant lui montra une devanture un peu plus loin.
Tige et Marine traversèrent la chaussée. La rue grouillait d’habitants habillés comme eux, de citoyens humanos moulés dans leur combinaison de vol, de Xénos multiformes et multicolores. Trois êtres humanoïdes, Humanos ou Archéos, habillés de bric et de broc, scrutaient la foule d’un air louche. Des voleurs à la tire ou des hors-la-loi préparant un sale coup, estima Marine. Deux Légionnaires passèrent, hautains et martiaux. Marine scruta le sol pavé de pierres irrégulières et bombées pour ne pas croiser le regard de soldats. Les types louches se fondirent dans les murs d’un bâtiment délabré et regardèrent passer les hommes de l’Empire.
Les murs étaient blancs ici, mais pas immaculées comme les palais des autorités en bord de mer. Beaucoup étaient sales, tavelés. La chaux s’écaillait en plaques lépreuses. De grandes tentures avaient été tendues au-dessus des échoppes afin de protéger les clients des rayons bleutés de Curaçao.

- C’est ici, dit le Phasme, en montrant d’un signe de la tête une boutique équipée d’une vitrine – c’était une exception – et au-dessus de laquelle on pouvait lire : « Le coffre aux trésors ».

Dans la vitrine, on distinguait des tissus, des tapisseries, des statues, des meubles de bois, des objets de cuivre, des tableaux.