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Seule dans les soutes
Où un être de la taille de Monster pouvait-il se cacher ? Le Gargantua n’était ni sur la passerelle, ni en cuisine, ni dans les couloirs du pont central. Marine frappa à la porte de sa chambre sans obtenir de réponse. Elle se dirigea vers la salle de réunion, au bout du couloir. Chat-Lune regardait une émission holo sur les pouvoirs télékinésiques du peuple catar, une race xéno d’Epsilon-Verdi dans les Brisants. L’image en 3D montrait un ver blanc de la taille d’un doigt occupé à tordre une cuiller à café humano en poussant des grognements de mammouth AGM. De quoi faire rire le Dédalus en personne. Marine vit Athéna sortir du dispensaire. Le robot n’avait pas vu Monster. La dernière fois, c’était à l’heure du déjeuner. Elle marcha jusqu’à l’escalier en colimaçon. Le Gargantua s’entraînait peu au combat, ne se baignait jamais dans la piscine, ne lisait pas les signes humanos : elle avait peu de chances de le trouver à l’étage. Elle descendit les marches métalliques. Le cuistot devait travailler dans la serre, peut-être à l’atelier ou quelque part dans les soutes. Elle jetterait un oeil à la lingerie.
La lingerie était vide, l’atelier aussi, le bloc opératoire fermé. Elle revint dans la coursive centrale. Le plafond était haut, le couloir mal éclairé et il faisait froid. Marine regarda les portes grises de chaque côté du couloir. Elles étaient toutes fermées. La plupart donnaient sur les soutes. Pas dans la même pièce cependant : les soutes étaient divisées en de multiples compartiments, salle, corridors, rebus. Un labyrinthe plein de recoins oubliés. - Il y a quelqu’un? demanda-t-elle. Sa voix résonna entre les murs gris. Elle crut déceler un mouvement, au bout du couloir, du côté de la serre. Elle inspira profondément. L’air sentait le cellulo-métal et la graisse. - Clip? Glic? Où étaient passés les deux mécanos? Elle commença à regretter d’être venue seule. Elle aurait dû attendre Monster dans les cuisines. D’un autre côté, elle voulait discuter avec lui sans être dérangée. Elle ouvrit la porte du garde-manger. Personne. Elle revint dans le couloir central. Elle n’aimait pas cet endroit. Des frissons coururent le long de la colonne vertébrale. Elle avait ressenti la même impression désagréable dans les couloirs sales du terminal, à Horn. Elle regretta la coursive de Station Cézembre, perdue mais munie d’une fenêtre, toujours propre, aérée. Ici l’air empestait l’huile, l’ozone des soudures, le fibrocorail chauffé par les lasers. De nouveau, elle eut la sensation d’une présence, de l’autre côté de la coursive cette fois, vers les sombres profondeurs de la proue. Qu’y avait-il d’ailleurs au bout de ce couloir? Des portes, oui, mais après? Elle décida de gagner la serre. Au moins ce coin serait-il éclairé, ventilé. Elle fit un pas, entendit des chocs métalliques. Elle attendit. D’où venaient ces bruits? De la proue justement, des ombres noires. Le bruit revint. C’était à tribord. Elle saisit d’une main tremblante la poignée d’une porte grise. Elle n’était jamais passée par-là. Le battant, lourd, s’ouvrit dans un chuintement. Elle dut le pousser à deux mains pour dégager l’entrée. La pièce n’était éclairée que par une veilleuse accrochée au-dessus de la porte. La veilleuse indiquait la sortie. Un fragile halo au milieu d’un océan d’obscurité. Elle tâtonna à la recherche d’un interrupteur. Une lumière crue tomba de néons fixés au plafond. Elle cligna des yeux et de nouveau entendit les chocs métalliques. Le son était clair, net. Elle était sur la bonne voie. - Hé! Il y a quelqu’un ici? Les bruits firent place au silence. Elle attendit. Personne ne vint. Elle pénétra dans un labyrinthe d’étagères, qui croulaient sous des monceaux de pièces détachées. La lourde porte se referma derrière elle. Cette pièce était un incroyable capharnaüm. Elle vit des guidons de scooters, une série de plaques de fibrocorail transparent, des puces électrorganiques, des écrans plasma, des caméras holos, des casques de combinaison endommagés – l’un d’eux troué de part en part –, des kits d’ornement pour planches de space-surf, des lunettes de visée sous-marines, des roues tout-terrain et des centaines d’objets dont elle ne connaissait pas l’utilité. Il y avait une seconde porte, à l’autre bout de la salle. Elle l’ouvrit. Un grognement sourd fit tressaillir le moindre de ses muscles; la peur lui déchira les entrailles. - Ah, tu m’as fait peur! fit Monster. Faut prévenir avant d’entrer! Callaghan affirmait que la voix de Monster, quand il ne criait pas, pouvait foudroyer un pigeon et son rire achever un mouton. Le Gargantua, surpris par l’intrusion de Marine, avait cette fois élevé la voix. Ce qui la rendait comparable au rugissement d’un volcan dédaléen en pleine éruption. Marine dut poser la main sur l’encadrement de la porte en attendant que son cœur retrouve un rythme normal. Monster était torse nu et sa poitrine noire, large comme un Cube alpha, ruisselait de sueur. Il portait un énorme casque rouge sur les oreilles et un gros maillet à la main. Le casque faisait trois fois la taille d’un modèle humano ; le Gargantua l’enleva et parla – par bonheur sans élever la voix.
- Non. J’ai appelé et personne n’a répondu. Monster regarda ses gros pieds. Il haussa les épaules. Il avait l’air d’un enfant pris en faute, mais d’un enfant de trois cents kilos. - Je sais pas. Comment tu veux que je sache? - Tu ne sais pas qui se balade sans répondre sur ce pont? - Non. Pourquoi je saurais? - C’était peut-être Rose ! dit Marine d’un ton sec. |
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