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La langue fourchue


- Colonel Avilés ! gronda une voix qui fit grésiller les haut-parleurs de l’écran.

La voix saturée de basses rebondit sur les murs et les voûtes de la pièce. Elle avait jailli de l’écran et semblait pourtant couler de chaque mur. Elle vibrait, oscillait, venait de partout à la fois. C’était une voix puissante, grasse, et Marine y nota un léger sifflement, peut-être un reniflement.
Le visage du colonel Avilés, bien que halé, devint blanc. L’officier s’éloigna de l’écran comme si l’image avait été contaminée. Razor était toujours à l’image, en gros plan – on voyait son front jaune, son cou plissé, ses mèches dressées comme des herbes brûlées – mais Marine comprit que ce n’était pas cet être suintant et arrondi, fût-il aux commandes d’un vaisseau comme le Nagasaki, que craignait Avilés. Et ce n’était pas non plus le Boucher qui venait de parler avec cette voix empâtée, envoûtante.

- Ah oui, colonel, dit Razor. J’ai oublié de vous dire : le capitaine du 666 est en liaison directe avec moi – avec nous. Il ne désire pas apparaître à l’écran mais il suit notre conversation depuis son vaisseau et peut à tout moment intervenir. Dans tous les sens du terme bien entendu, le 666 était connu pour sa vélocité peu commune …
- Gardez votre sang froid, Avilès, reprit la voix calme et grasse qui semblait couler des murs. Ces troubles ne sont pas bien graves. La Légion n’est pas une milice et les soldats de l’Empire sauront préserver l’essentiel. Et Razor, contrairement à ce que vous dites, je souhaite apparaître à l’écran.

Il n’y avait aucune panique dans cette voix-là. Elle grondait, emplissait toute la salle, obligeait les miliciens présents à se concentrer sur la menace qu’elle représentait pour oublier la peur des désordres extérieurs. Marine leva les yeux.
Razor n’était plus à l’image. A sa place, elle vit le Moissonneur et resta figée. Aucune image du Moissonneur n’était disponible dans les archives. Aucune photo, aucun film en 2D, aucune animation holo. Si le corsaire le plus célèbre et le plus mystérieux du Socle, des Brisants et des Nouveaux Rivages se montrait maintenant, c’était pour qu’elle le voie, elle. Il profitait d’un réseau militaire protégé pour s’exhiber. Il voulait qu’une image s’inscrive dans le cerveau de son adversaire. Il voulait hanter ses nuits.
Skykiller cependant était trop malin pour dévoiler l’intégralité de son personnage. Il en va de l’horreur comme de l’érotisme : ce que l’on distille aux regards aiguise l’imagination et les sens captivés par la partie cachée.
Il laissa voir sa langue. Une langue mince, longue, fourchue. Une langue humide et violacée, qui frétillait comme celle d’un serpent. Le reste était camouflé par un capuchon noir. Marine crut deviner une lueur jaune au fond du capuchon, mais sans doute n’était-ce qu’un défaut de transmission – elle l’espéra.

- Bonjour, Marine, dit la voix.

La voix siffla / inspira puis reprit :

- Nous nous rencontrons enfin. Je suis loin d’ici, mais nous ne tarderons plus à nous croiser. Ensemble nous trouverons l’Œil, Marine – sifflement –, ensemble nous le détruirons. Et le Monde sera lisse et calme à jamais. La Larme t’a-t-elle parlé ?

Marine s’était toujours figurée que Skykiller était un Humano. Sans doute s’était-elle trompée. Et la vision de la langue violette – et de cette étrange lueur jaune, qui n’était peut-être pas un défaut de la vidéo – la terrifiait. Elle était à genoux au milieu de la forteresse de la Milice, elle entendait le bruit d’explosions qui se rapprochaient, elle sentait la présence d’Avilés, lui aussi pétrifié à ses côtés mais qui ne tarderait pas à se réveiller – en risquant de réagir comme un félin acculé – et elle ne pouvait esquisser un mouvement.
Sa combinaison fut prise de convulsions. Elle se souvint du plan. Elle abaissa la glissière jusqu’à son ventre.

- Marine, enfant de la douce Camélia, étoile et fille d’étoile, que mijotes-tu ? siffla le Moissonneur. Quel est ton plan ? Moi aussi je veux cet Œil. Je veux le voir, le connaître avant de le détruire. Nous pouvons le voir ensemble – shhhh – et le détruire ensemble.