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Friture de limacerpents
La course à travers les Abysses semblait ne jamais devoir se terminer.
Marine s’entraîna au combat dans l’Essoreuse, apprit à sauter du sol au plafond, du plafond aux parois en anticipant les caprices de la combinaison. - Impressionnant, hein? dit Ali, alors qu’elle reprenait son souffle. Tout le monde nous envie l’Essoreuse. Il y a des cellules anti-G dans les murs, tout autour de nous. Elles permettent de créer un vide total pour des exercices en apesanteur. C’est très rare dans un vaisseau. - Très rare, enchaîna Bali. Ici, on peut s’initier aux différents arts de combat utilisés pendant un abordage : le saut d’un vaisseau à un autre, l’appontage sur un vaisseau ennemi, l’intrusion dans l’habitacle. Nous sommes très satisfaits de notre jouet. Marine était impressionnée. Elle testa les parois courbes en apesanteur, puis Ali lui demanda de passer au niveau supérieur: les cloisons vibrèrent, tanguèrent comme des vaisseaux dans l’espace. Elles tournèrent, se rétractèrent à des vitesses toujours plus importantes. Marine apprit à éviter les lasers, à garder toujours un muscle tendu, un oeil ouvert. - Maintenant, tu devrais t’en tirer si on doit évacuer l’Epaulard, dit Ali au bout de trois heures d’entraînement. On peut passer aux techniques d’attaque, si tu le désires. - On commence quand ? - Demain. Pas la peine d’en parler au capitaine, je n’ai pas reçu d’instruction en se sens. Marine n’avait pas l’intention d’informer Orca. Elle ne parlait plus au capitaine depuis qu’elle avait compris ses mensonges au sujet de l’Œil Bleu. D’ailleurs, Orca demeurait cloîtré dans sa cabine. Il pouvait y rester jusqu’aux Nouveaux Rivages, elle n’irait pas le chercher. Elle gagna le Jardin, dans la pièce voisine. A son grand regret, Lady Blue n’était pas dans la piscine. - De ce bassin aussi nous sommes fiers, remarqua Ali qui venait de la rejoindre. Les voyages au long cours sont plus agréables quand on dispose de ce genre d’équipement. Nous l’avons emprunté au capitaine d’un galion de la Royale. - Je ne pensais pas que ce genre de chose existait dans un vaisseau ! - A vrai dire nous non plus, jusqu’à ce que nous l’ayons trouvé. C’est un bassin construit spécifiquement pour un usage en vol. Ce bassin n’a pas de prix et le capitaine du galion sur lequel nous l’avons déniché l’avait bien compris. Certains nobles du Royaume oublient parfois de ramener le butin à ce bon Lewis... Ali s’installa sur un banc de musculation et l’invita à faire de même. Elle déclina l’invitation, préférant regagner sa cabine. La journée s’acheva au mess, autour d’une grande tablée préparée par un Monster enjoué. - De nouveaux limacerpents ont éclos ! tonna-t-il en montrant sa double rangée de dents aiguisées. J’ai cuit leurs parents, mais en friture cette fois ! Vous allez m’en donner des nouvelles ! Le gâteau aux kiyaves était un délice, les lézaraignées et les limacerpents, servis avec des radis bleus d’Iroise, une nouvelle expérience exotique. Tout l’équipage, hormis Clip, Glic et Rose, était rassemblé, et les discussions coururent jusqu’à une heure avancée de la soirée. Même Orca était là, mais taciturne, isolé en bout de table. - Faut tout manger ! insista Monster quand Marine signifia qu’elle avait le ventre plein. - Je veux bien du gâteau, glissa Little T, sans réaliser qu’il commettait une lourde erreur. - Y’en a plus ! sourit Monster. Mais comme tu as faim, je vais te donner des limacerpents ! Little T regarda d’un air incrédule le Gargantua glisser les horribles bestioles dans son assiette. - J’ai dû offenser gravement O pour être puni à ce point… murmura-t-il, atterré. Monster le foudroya du regard, et son air outré rappela à Marine Sœur Giga (Sœur Gigot disaient les pensionnaires entre eux), de faction tous les midis au réfectoire du couvent Saint-Sombre, quand elle surprenait un enfant à glisser son assiette sous la pile alors qu’il n’avait pas terminé sa ration. - Quand on a faim, on chipote pas, et je rappelle qu’on jette pas la nourriture à bord ! grogna le Gargantua. Sinon, c’est au pain sec et à l’eau jusqu’à Hispaniola ! Les frères Siam racontèrent les nouveaux exploits de Marine dans l’Essoreuse. Chacun voulut la féliciter, et elle se demanda si son dos allait se remettre un jour des claques amicales reçues au long du repas: celles de Callaghan évoquaient des coups de bâton, celles de Monster des coups de marteau. Il y eut un instant de flottement quand, à peine le dessert avalé, Orca s’éclipsa, le teint gris. En regagnant sa cabine, Marine se souvint des craintes du capitaine au sujet du Moissonneur et de son informateur. Personne n’avait semblé s’en rappeler lors du repas. Ou personne n’avait voulu gâcher la fête. Elle s’était couchée inquiète malgré le banquet, et le lendemain le train-train quotidien avait repris le dessus. Dans les Abysses, le temps s’écoulait, monotone. Le premier danger qui guettait les navigateurs était cette routine surnommée « ennui cosmique » par les matelots de l’espace. L’ «ennui cosmique » émoussait les réflexes, et les gestes rouillés pouvaient signifier la fin brutale d’un voyage. L’imprévu pouvait surgir à tout moment dans ces contrées. Il fallait redouter les phénomènes catalogués – les astéroïdes perdus, les comètes, les champs de glace, les planètes isolées, les étoiles mortes, les trous noirs – et d’autres dont la nature restait une énigme. De rares survivants parlaient de vaisseaux fantômes, de satellites égarés, d’épaves déchiquetées, de Xénos gigantesques vivant à même le Vide, d’anomalies tramo-temporelles, et de choses plus étranges encore, qui ne pouvaient être décrites et qui n’avaient pas de nom. |
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