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1er entretien, 04-02-4026)




Oulim Nitnit, reporter (O) : - Bonjour, capitaine Magellan.
Marine Magellan (M) : - Bonjour. Vous n’êtes pas obligé de m’appeler capitaine, vous savez. Je ne suis pas à bord de mon vaisseau, là, ni en mission. Je suis en vacances (rires) !
O : - Bon, parfait. Je vous appelle comment, alors ?
M : - Je ne sais pas, comme vous voulez, mais si vous dites encore capitaine, peut-être que je vous embarquerai pour la prochaine mission !
O : - Ouh là, je n’ai rien d’un pirate. Mais peut-être qu’on peut apprendre !
M : - N’importe qui peut le devenir. Les compétences techniques, ce n’est pas essentiel pour être un pirate. On est pirate dans la tête avant tout. Et dans le cœur aussi, enfin c’est ce que je crois.
O : Nous allons justement parler de tout cela, au cours de l’interview. Je vous appelle Mademoiselle, alors…
M : - OK. Ou Marine, comme vous voulez. Marine, ça ne vous plaît pas ? (elle sourit d’un air malicieux)
O : Si, c’est très bien. Mais je suis un peu intimidé, vous comprenez. Vous n’êtes pas n’importe qui…
M : - Bah, je suis comme tout le monde, je vous assure. Ce sont les autres qui disent des choses sur moi. Ils exagèrent. Je suis un être humain parmi les autres.
O : - J’aimerais que nous parlions de votre jeunesse…
M : - Vous me trouvez déjà vieille ?
O : - Euh non, bien sûr. Je voulais dire de votre enfance, c’est ce que je voulais dire. Enfin de la fin de votre enfance…
M : - (Elle rit) J’ai bien compris,. Pardon de vous avoir interrompu.
O : - Vous vous souvenez bien, je suppose, de l’année de vos douze ans…
M : - (Elle redevient sérieuse) Oui, très bien. Ce ne sont pas des choses que l’on oublie, même treize ans après. Vous voulez que nous parlions de la période qui a suivi mon départ de Station Cézembre ?
O : Oui. En fait, je voudrais qu’on revienne même un peu en arrière. Si c’est possible.
M : - Très bien. Je vous écoute.
O : - Dans son récit, Rose dit que vous rêviez de partir au loin en regardant les vaisseaux appareiller. Pourquoi cette fascination pour les voyages ?
M : - Dans ce couvent, je m’ennuyais. Ce n’était pas vraiment désagréable – par exemple, nous n’étions pas battus, ou maltraités, comme certains l’ont cru. C’est plutôt que nous étions juste des pions. Oui, c’est ça, des pions. Personne ne se préoccupait de nos sentiments. Et nous ne recevions aucune affection.
O : - Alors vous vous réfugiez près de votre Glone…
M : - Ah oui, le Glone ! Il était essentiel. Les enfants ont besoin de quelque chose de doux pour le serrer contre leur cœur. Pour beaucoup, c’est une Maman. Pour moi, et pour les autres pensionnaires du couvent, ce n’était pas le cas. Alors ma peluche, c’était tout. Ma mère, mon père, mes amis, mes frères et sœur. Je sais que beaucoup la trouvent très laide… mais pour moi c’était le plus belle chose au monde. C’était le seul îlot de douceur dans ce couvent.
O : - Vous l’avez encore ?
M : - Bien sûr, mais dans un placard. Je ne l’oublie pas, mais j’ai grandi. D’autres personnes ont pris la place du Glone ! (elle rit).
O : - Et les autres pensionnaires, vous n’aviez pas de relations avec elles ?
M : - Pas vraiment. Nous étions très seules. Comme les sœurs, nous logions chacune dans une cellule. Il n’y avait pas de dortoir comme dans d’autres institutions. Les sœurs de l’Ombre sacrée vénéraient la solitude, l’obscurité. J’ai énormément souffert de la solitude (sa gorge se noue et Marine devient pensive, puis elle se reprend).
O : - Alors vous étiez prête à tout pour quitter cet endroit ?
M : - Oui, ou du moins pour partir en voyage. Je ne voulais pas quitter cet endroit pour aller à Chinatown ou Dédale par exemple. Ces endroits ne m’intéressaient pas. Je voulais aller vers l’ouest, traverser des espaces nouveaux, fouler des terres inconnues, rencontrer des gens neufs. Je ne voulais pas du vieux Socle. Je voulais autre chose, des horizons propres, sauvages. Mais je crois que nous étions beaucoup à vouloir cela à cette époque dans le Socle. Le Socle était trop vieux, trop usé. Nous sentions peut-être au fond de nous que les choses allaient changer, nous le voulions de toutes nos forces.
O : - Et vous y êtes arrivés…
M : - Peut-être. Il y a encore beaucoup de choses à faire. On n’est jamais au bout de la piste.
O : - Quand Shark est venu vous chercher, vous êtes vraiment partie sans hésiter ? Vous n’aviez pas peur ?
M : - Vous plaisantez ? J’étais terrifiée, relisez le récit de Rose, vous verrez. Elle ne le dit pas franchement, mais on le devine. Mais c’est vrai, elle aurait pu insister encore. Je vous l’ai dit : les gens exagèrent toujours !
O : - Vous aviez peur, mais vous êtes partie.
M : - J’ai du mal à me souvenir de ce qui m’est passé par la tête à ce moment-là, vraiment. C’est très confus, un peu comme quand je me suis retrouvée au cœur de mes premières batailles. On se contente de vivre seconde par seconde les événements ; les pensées vos très vite. C’est comme un brouillard. Ou plutôt comme une culture de bactéries… Vous savez, toutes ces petites bestioles qui grouillent quand on les observe au microscope. Les pensées sont comme cela à ces moments-là. Elles pullulent.
O : - Tout de même, essayez de me décrire ce que vous ressentiez…
M : - C’était un mélange de peur, d’excitation. Je ne savais pas ce vers quoi j’allais mais je voulais à tout prix échapper au couvent. Finalement, vous savez ce qui m’a convaincu ?
O : - Non… Les promesses du capitaine Shark ?
M : - Oui, un peu. Mais surtout ses yeux. Ses yeux malins de jeune pirate. Je le trouvais vraiment très beau, et il n’avait pas l’air méchant. Seulement amusé. Je ne suis pas prête d’oublier ces yeux-là ?
O : - Vous étiez déjà amoureuse ?
M : - Oui, on peut dire ça. Je suis tombée amoureuse de ce garçon dès que je l’ai vu. Ca a été le coup de foudre. Même si je ne le savais pas vraiment à l’époque. Et puis je n’allais sûrement pas lui avouer ! J’avais douze ans, pas seize.
O : - Donc c’est pour les yeux d’un pirate que vous êtes partie.
M : - Hé oui ! Vous êtes déçu ?
O : - Pas vraiment. Et je crois que vous aussi, vous exagérez parfois !
M : - (Elle rit) Bien vu ! Il y avait d’autres raisons bien sûr. Je voulais voir autre chose, comme je vous l’ai dit. Je me sentais vide, inutile. Ca ne pouvait pas continuer comme ça. Il n’y a rien de pire que de se sentir inutile quand vous vous prête à avaler l’univers.
O : - On continue le voyage alors. Vous vous êtes retrouvée dans le ventre de l’Epaulard. Dans quel état d’esprit étiez-vous alors ?
M : - Encore très confus. J’étais embarquée dans une série d’événements que je ne maîtrisais pas. C’était très différent du couvent. Au couvent, la vie était réglée au millimètre. Toutes les semaines, nous retrouvions le programme de la précédente. Les repas en silence, les études, les temps de loisirs à la bibliothèque, la soirée dans la cellule, les rencontres de mise au point avec les sœurs, les cérémonies. Il n’y avait que les vacances, sur Iroise ou Station Cézembre, pour briser le rythme. Je crois que sans ces vacances, nous serions toutes devenues folles. Mais même là, nous étions surveillées par des sœurs. Nous étions programmées pour devenir sœurs, et nous ne devions pas subir d’influences extérieures.
O : - Puisque vous en parlez, Rose évoque tout de même de ces instants ou vous vous échappiez… Je ne parle pas des fugues, mais des jeux vidéos que vous pratiquiez clandestinement, ou des livres interdits que vous lisiez à la bibliothèque.
M : - Oui, il y avait des petites choses comme ça. Ca évitait de sombrer dans la déprime. Mais vous remarquez qu’il s’agissait toujours de jeux ou d’activités solitaires. Il était impossible de se défouler en groupe.
O : - Le contact a dû être rude avec le monde tel qu’il existait en dehors du couvent…
M : - Pas autant qu’on peut le penser. D’abord, je lisais énormément. Je savais comment était le monde. Je savais que les autres enfants ne vivaient pas comme moi dans un couvent. Je savais beaucoup de choses. Et puis j’avais vécu trois ans avec ma mère, puis mon père, avant de rejoindre le couvent. Ce n’était pas le cas des autres gamines, qui entraient dans l’institution dès leur sevrage. J’étais entrée plus tard, et je le savais. C’était essentiel : je me sentais différente des autres. Je savais aussi que mon père était ailleurs, et j’espérais le revoir un jour vivant.
O : - Nous parlerons de votre père, bien sûr. Mais revenons à votre arrivée à bord de l’Epaulard.
M : - D’accord. Tout allait vite, tout changeait, tout semblait étrange. Il faut comprendre que les sœurs considéraient les pirates comme des êtres très dangereux, sans foi ni loi, cruels, capables des pires méfaits. Elles répercutaient en cela le discours des Puissances.
O : - Pourquoi les Puissances tenaient-elles ce discours ?
M : - Là, vous me demandez un cours d’histoire ! Vous le voulez vraiment ?
O : - Non, vous avez raison. Je préfère que l’on parle de vous.
M : - Ah, dommage, moi j’aurais préféré un cours d’histoire, même si je suis loin d’être une spécialiste. On aurait arrêté de parler de moi !
O : - Non, ma question était idiote.
M : - C’était une très bonne question, mais il faudrait un exposé pour y répondre. Je vous rappelle juste que les Puissances étaient des dictatures, pas des démocraties, ça explique beaucoup de choses…
O : - C’est vrai. A votre arrivée dans le vaisseau, qu’est-ce qui vous a le plus surprise ?
M : - La plus grosse surprise (elle réfléchit) ? Eh bien justement la gentillesse des pirates ! Ca avait commencé avec Shark, et ça a continué avec Tige – Tige Mescalus, l’ancien amiral phasme.
O : - Ne vous inquiétez pas, je connais.
M : - Oui, il est devenu une légende. Quand j’ai vu Tige ou Monster pour la première fois, j’ai été pétrifiée. Et puis, en quelques secondes, ils m’ont fait comprendre que je ne risquais rien, que j’étais bienvenue à bord. Je n’avais jamais connu cela. C’était extraordinaire (ses yeux, perdus dans le vague, brillent). J’étais seule, et d’un coup j’avais plein d’amis.
O : - De qui vous sentiez vous le plus proche ?
M : - Au début ? De Tige et Monster, justement. Ils étaient très présents, toujours attentifs. Tige était calme, savant. Monster était drôle, et si fort ! Ensuite j’ai connu Little T, Lady Blue et les autres. Mais Tige et Monster resteront toujours un peu à part – s’il vous plaît, n’écrivez pas cela dans votre article, je n’ai pas envie de faire de la peine à quelqu’un. Vous comprenez ?
O : - Oui, oui.
M : - Je compte sur vous, hein ? Je n’aurais pas dû vous dire ça. Tous ont beaucoup compté sur moi.
O : - Je comprends, je ne le marquerai pas. Je vous le promets.
M : - Merci. Où en étions-nous ?
O : Aux membres de l’équipage, à votre découverte du vaisseau.
M : - Oui. C’était un vaisseau formidable. Je le voyais comme un animal très puissant. Je me sentais en sécurité avec lui. Et ça n’a pas changé. Nous sommes très liés.
O : - Peut-être que vous vous ressemblez…
M : - (Elle rit beaucoup) Vous avez raison, vous avez vraiment raison ! Il a l’air buté ! Il a l’air de savoir où il va !
O : - Ce n’est pas seulement ce que je voulais dire…
M : - (Elle rit encore) En plus vous vous enfoncez ! Donc vous avouez : vous trouvez que j’ai l’air butée ?
O : - Euh non, pas vraiment. Mais c’est ce qu’on dit…
M : - Non, non, je le vois dans vos yeux : vous le pensez vraiment ! C’est à cause de Rose, elle a trop écrit !
O : - Bon, mais je ne voulais pas parler que de cela, je vous l’assure.
M : - Ah… (Elle attend, amusée)
O : - Euh… par exemple, l’Epaulard était un beau vaisseau…
M : - Stop, arrêtez là. Traitez-moi de butée, ça me fait rire. Mais là, vous vous engagez sur un terrain glissant. Si ça peut vous rassurer, je crois que Shark pense comme vous… On revient au sujet principal.
O : - Vous avez parlé de l’équipage, mais pas encore de votre père...
M : - Ah (elle redevient très sérieuse). Vous voulez parler de mon père maintenant ?
O : - On ne peut faire une interview complète sans en parler…
M : - Faites comme vous voulez, mais dites la vérité, d’accord ? Mon père ne faisait pas pour moi partie de l’équipage. Je veux dire… avant même que je sache qu’il était mon père. Ce n’est pas très clair, si ?
O : - Il n’était pas comme les autres, je comprends…
M : - Il était à part, ailleurs. Parfois je le pensais au-dessus, souvent en dessous de tout. Mes sentiments étaient très contradictoires envers lui. Je parle du moment où je ne savais pas qu’il était mon père, hein…
O : - Oui, j’ai bien compris. Pourquoi vos sentiments étaient-ils contradictoires ?
M : - A cause de sa maladie. A cause de sa maladie, je le plaignais. Je voyais bien sa souffrance, et je savais que son état se dégradait. Et puis, c’était le capitaine, quelqu’un que tout le monde respectait. C’était le chef, je lui devais un minimum de respect. Mais j’étais aussi très énervée contre lui.
O : - Parce qu’il ne vous disait pas tout ?
M : - Exactement, il cachait beaucoup de choses et je le pressentais ! En fait, j’ai compris plus tard qu’il cherchait à me préserver, et qu’il avait raison. Je crois aussi qu’il était maladroit. Il n’était pas habitué aux enfants. Il agissait comme un vieil ours. Mais bon, à l’époque je ne voyais pas tout cela ! Je devinais qu’il me mentait, qu’il me cachait des choses, et ça m’énervait prodigieusement. J’avais accepté de monter à bord, j’avais entendu les promesses de Shark, alors je ne voulais pas être traitée comme un gosse ou, pire, comme une étrangère. Je voulais être membre à part entière de l’équipage. Et je voulais que cet homme me prenne au sérieux.
O : - Alors quand il vous a déclaré membre de l’équipage, après l’épisode des singularités jumelles, ça a dû être important ?
M : - Vous ne pouvez pas imaginer ! C’était à la fois un aboutissement et une naissance ! J’avais bien fait de quitter Station Cézembre, j’avais bien fait de me laisser convaincre ! J’avais eu raison, et j’étais devenue quelqu’un. J’existais vraiment ! Je n’étais plus un pion perdu dans un couvent, quelque part dans le Socle. Je n’ai pas de mots assez forts. C’était une renaissance, je ne peux pas trouver un meilleur mot. J’étais arrivée à quelque chose d’important, et c’était la promesse que le monde, mon monde, allait changer. C’est ce qui nous est arrivé ensuite de manière collective, quand nous avons découvert l’Oeil bleu : la promesse d’un nouvel avenir (de nouveau, Marine a des larmes aux yeux).
O : - Quand vous parlez comme cela, on dirait votre mère, c’est étonn…
(Cette fois, Marine pleure pour de bon. Il y a un long silence)
O : - Désolé, je n’aurais pas dû dire cela.
M : - Si… Mais vous ne pouvez pas savoir ce que ça me fait. Pardonnez-moi, je…
O : - C’est moi qui m’excuse. Ca va aller ?
M : - Oui (elle sourit), pas de souci. On parlait de mon père ?
O : - Oui.
M : - Il était émotif aussi. Mais s’il avait été à ma place, il se serait levé pour vous en coller une bonne.
O : - Ah…
M : - Oui, pour cacher ses émotions (elle rit et essuie ses dernières larmes). Vous avez de la chance, une seule moitié de moi a envie de vous en coller une ! Allez, je vous écoute !
O : - Et bien…
M : - Non, attendez, vous avez parlé de ma mère, de ce qu’elle disait. On peut continuer là-dessus, si vous voulez. Maintenant qu’on est lancés…
O : - Bon. Mais…
M : - C’est juste pour vous dire un truc important, maintenant que je l’ai en tête. Vous avez lu son discours holo, retranscrit par Rose ? Celui qu’on appelle maintenant « le discours de la fontaine ? »
O : - Bien sûr.
M : - Il y a deux idées essentielles dans ce discours, mais un peu effacées par le message principal, qui parle de l’amour entre être humains. C’est là-dessus que je voulais insister.
O : - D’accord
M : - Dans son message, ma mère parle de terre promise. Vous vous en souvenez ?
O : - « Je crois en la terre promise mon amour, et c’est à Angelo qu’elle commence ». C’est ce qu’elle dit.
M : Voilà. C’est la phrase essentielle, pour moi. Et ça rejoint ce que je disais tout à l’heure. Quand j’ai été acceptée par l’équipage, j’ai cru à la terre promise. Vous voyez ce que je veux dire ?
O : - Parfaitement…
M : - C’est cela, le cœur du problème. Croire à la terre promise. Il y a une deuxième idée essentielle dans son discours, en dehors du message d’amour.
O : - Laquelle ?
M : - « Nous sommes des milliards et ils sont si peu ». Je me suis sentie forte parce que je n’étais plus seule. J’étais entourée par un équipage chaleureux, et nous venions de nous tirer d’un sale pétrin. Jamais je n’avais connu ce type d’action collective, cette manière de faire face à la difficulté. Vous me parliez de cet instant où je suis devenue membre de l’équipage. Eh bien je me souviens, le soir, avoir pensé aux sœurs, loin de moi désormais, au fond de leur couvent. Et dans ma tête, j’ai crié ma victoire. J’ai hurlé de bonheur en silence. Je leur ai craché à la gueule cette victoire, vraiment ! Mais seulement en pensées, au figuré, bien entendu. Elles avaient un pouvoir ensemble, elles représentaient la loi, la majorité. Mais je les avais battues. J’avais des ailes ! Après, la mort de mon père m’a remis les pieds sur terre.