Le Sang Des Lions
Harmonie      Fils de Tarzan      Un singe braillard      Les flamands roses au-dessus des lacs     
Les flamands-roses au dessus des lacs

Parc « Serengeti Magic Eden », ex Tanzanie, Afrikwana.

Dans tout pays pauvre, il y a des anomalies. Des riches. Des gens malins qui réussissent à tirer leur épingle du jeu. Jean-Jacques Heustache est de ceux-là, et sa femme Béatrice (Béa pour les intimes) est très fière de lui. Oh, elle se doute que les affaires de son mari ne sont pas toujours nettes, au sens où les gens l’entendaient autrefois, mais sur un continent qui a perdu le nord, on ne va pas s’arrêter aux principes éculés. Si l’on veut s’en tirer, il n’y a d’autre solution que de faire confiance aux plus débrouillards.
Son mari applique ce principe en employant des gens qui n’ont ni des visages d’ange, ni des moralités de saints. Elle défend le même raisonnement en couchant avec lui, malgré son langage grossier, sa panse bedonnante et sa manie de la tromper un soir sur deux. Elle n’a plus vingt ans, et peut s’estimer heureuse de ne pas avoir été mise à la porte. Son charme n’y est pour rien : elle a su placer, dans les coffres qu’il fallait, les papiers qu’il fallait. Si Jean-Jacques Heustache (ses amis disent JJH et elle JJ) tente un jour de la chasser de leur somptueuse demeure barricadée en bord de mer, elle se fera un plaisir de tout déballer. Pas aux autorités qui n’existent plus qu’à l’état de fantômes, mais à certaines des connaissances de son charmant mari. JJ connaît l’existence de ces preuves, qui transformeraient ses prétendus amis en grands blancs mangeurs d’hommes, et haït son épouse pour cela. Mais JJ n’a d’autre solution que de fourrer sa queue entre ses pattes et de la boucler, à moins de voir l’organe en question tranché comme un vulgaire saucisson (ses amis ne sont pas du genre à apprécier les coups de harpon dans le dos). On peut s’enrichir vite si l’on manque de scrupules dans les économies sinistrées et corrompues, mais on prend aussi de gros risques à frayer avec les requins.
JJ tient à son organe mâle, d’autant qu’il n’a pas amené que sa femme dans ses bagages. Quelques gardes du corps en prime, dont deux charmantes demoiselles très toniques, que Béatrice sait spécialistes du corps à corps et du maniement des pistolets en tous genres. Elle a décidé de fermer les yeux malgré la violence de l’affront, parce que l’Afrikwana regorge de jeunes gens eux aussi très dynamiques et bien armés, et parce que voir un Magic Eden était pour elle un rêve secret depuis sa plus tendre enfance. On peut devenir la murène la plus vicieuse d’un océan, flirter avec le grand blanc dans les abysses, et garder tout de même en soi un peu de la candeur du poisson clown. Quand son père la battait, jadis, elle s’échappait vers l’Afrique, un monde merveilleux bâti dans son cerveau. Elle imaginait les girafes et les zèbres broutant dans la savane. Quand les garçons lui ont écarté les cuisses les premières fois où elle a accepté de vendre ses charmes, dans cette soirée luxueuse où toutes sortes de choses coulaient à flots, elle volait avec les flamands roses au-dessus des lacs.
Voilà pourquoi maintenant, face à ce grand troupeau de zèbres et de gnous, elle a la larme à l’œil. Dieu que c’est beau, que c’est grand, que c’est pur ! Ca vous nettoie dessus et dedans, ça vous remue les tripes, ça vous ramène à vos origines, en ces temps lointains où le monde n’était pas avili, à cette enfant rieuse que la saleté a fini par ternir. Ca vous arrache une larme malgré votre carapace de cynisme.
C’est vrai que les animaux n’ont pas l’air bien malins. Ils sont là, immobiles, massés autour d’un réservoir de pâte bleue. Ils ne font rien, ne broutent même pas. De temps en temps, une queue ou une barbichette s’agite, un zèbre galope un peu. Rien de plus. Tout cela est amorphe, mais beau. Si beau.
- Il y a un gros animal, là-bas derrière, remarque JJ, d’une voix elle aussi apathique.
Il s’en fiche, et s’emmerde même ferme, Béa en mettrait sa main au feu. Elle sait qu’il n’est pas venu ici pour les gnous, seulement pour les deux gazelles qu’il convoque le soir, ou après le déjeuner, dans sa chambre. Et aussi pour faire le point avec quelques contacts africains, l’équipe qu’il appelle – sans leur dire – sa « caisse noire », quelques rires gras et lourds à l’appui.
Béa saisit les jumelles qui pendent à son cou et regarde dans la direction indiquée.
Un lion, qui glisse entre les broussailles comme un dealer entre deux pâtés de maison !
Superbe animal. Grand, épaules carrées, muscles, crinière dans le vent. Un mâle comme elle les aime. Rien à voir avec les lions qu’elle a aperçus jusqu’à présent : gros ventres ronds et démarche d’obèses – tout à fait JJ, avec, tant mieux pour eux, le crâne d’œuf en moins.
- On dirait qu’il a faim… grommèle JJ. Moi aussi d’ailleurs.
Et pour une fois ce gros pervers a raison : l’animal marche droit vers les gnous, la langue pendante et les crocs bien apparents. Dans ce regard, on lit un désir brutal : croquer de la chair fraîche.
Pourtant, c’est impossible. Ici les lions sont doux comme des agneaux.
- On regagne le six-six, dit tout d’un coup le gardien qui les accompagne, un Kikuyu auquel JJ n’a jamais adressé la parole autrement qu’en râlant. Maintenant !
- Pourquoi ? proteste JJ. Pour une fois qu’il se passe quelque chose d’intéressant !
- C’est… c’est pas normal ce lion, bafouille l’Africain. Venez !
C’est à cet instant que le fauve bondit, en rugissant.
Les gnous lèvent la tête. Puis s’ébranlent. Ils ont perdu leurs réflexes d’agressivité, pas celui de la fuite. Et même si leur tonus n’est plus celui de leurs ancêtres, les dos anthracite se mettent en mouvement. C’est d’abord un mouvement lent, une vaguelette, mais qui en quelques secondes enfle, se mue en raz-de-marée.
- Au six-six, vite ! hurle le gardien.
Béa court, sans attendre son homme au ventre gras et au visage ruisselant. Une peur primale lui noue les entrailles. Ce qu’elle a vu durant cinq secondes lui a suffi : un rouleau compresseur en marche, qui avance droit sur elle, avec dans son sillage un fauve déchaîné. Etre piétiné ou être mangé : tout son organisme se révulse en songeant à cette alternative. Et comme les gnous dans son dos, elle galope.
Beaucoup moins vite que les ruminants cependant.
Que le six-six est loin ! « Aucun risque, c’est plus comme avant », leur a dit le gardien kikuyu alors qu’ils s’éloignaient du véhicule. Imbécile !
Elle trébuche, tombe à genoux. Se retourne, cheveux défaits, yeux exorbités. Plus d’air, elle doit attendre un peu !
JJ court dans la plaine, braillant comme un gosse à qui on vient de voler son goûter. Il a l’air ridicule, avec sa graisse qui flageole, son visage empourpré, ses bras tendus vers elle. Il croit peut-être qu’elle va faire demi-tour et le porter sur son dos?
Les premiers gnous bondissent sur les côtés, évitant JJ. Mais une masse fauve s’abat sur le dos du braillard. Le lion repère la proie la plus facile, c’est toujours ainsi qu’il agit. Comme ses ancêtres sauvages jadis, il nettoie la savane des organismes défaillants. Ses coups de pattes et ses coups de dents sont vifs, précis, car il a grand faim. Les soubresauts et les hurlements de la bête qu’il dépèce l’excitent au plus haut point.
Béa se relève. Elle a retrouvé un peu de souffle. Mais il est trop tard. La marée brune la rattrape. Elle commence par une muraille de cornes et de sabots.
Le cri de Béa se perd dans un grondement de tonnerre.
Alors que ses chairs et ses os éclatent, elle se souvient de cette petite fille qu’un père frappait à coups de trique et que des garçons fourrageaient pour quelques pièces. Même ses rêves, elle les a ratés. L’Afrique, son pays magique, est en train de la briser.
Le ciel est parfois sans pitié. A moins que le ciel ne soit rien d’autre que ce que les hommes en ont fait.