Le Sang Des Lions
Harmonie      Fils de Tarzan      Un singe braillard      Les flamands roses au-dessus des lacs     
Harmonie

Parc « Ngorongoro Magic Eden », ex Tanzanie, Afrikwana.

- Regarde Maman, c’est vraiment magnifique ! s’extasie la jeune Xiang.
Avec ses yeux en amande et ses cheveux noirs et lisses de poupée en porcelaine, elle aussi est splendide.
Des animaux, il y en a à perte de vue dans le Ngorongoro Crater. Des buffles, des gazelles, des girafes, des éléphants, des lions, des antilopes, des bandes de babouins qui vaquent à leurs occupations. En les observant de près, on remarque d’ailleurs qu’ils ne vaquent pas à grand chose. Ils tournent en rond comme des somnambules, comme ces animaux domestiques – mais le mot ici ne veut plus dire grand chose – après leur castration chez le vétérinaire. Ils n’ont plus à guetter, chasser, brouter, fuir. Plus de raison d’agir.
Xiang, six ans, est debout à l’avant de la nacelle du side-car doré fourni par le personnel du parc. L’engin, conduit par un pilote kikuyu aguerri, roule à vitesse mesurée, et semble lui aussi avancer sans but précis. C’est une illusion : Gituku, le pilote, cherche un léopard.
Jadis, il n’aurait pas été question de rouler ainsi à découvert, avec un enfant à bord. Mais le temps où il fallait se méfier des animaux sauvages et achevé. Désormais, l’harmonie est totale entre hommes et bêtes. C’est ce que croit – fermement – Gituku, et c’est d’ailleurs ce qu’on lui a répété à longueur de journée lors de son entrée au parc, durant le stage intensif de formation.
Harmonie, perfection.
Et c’est ce qu’il ressent à cet instant. Regardez, mais regardez donc ces trois lions qui jouent au beau milieu des zèbres ! Vous les voyez ? Et là, ces hyènes qui – mais oui ! – caracolent en compagnie d’un jeune guépard et de trois petits gnous ! C’est harmonieux à pleurer, parole… si les ancêtres voyaient cela !
Les ancêtres auraient peut-être ronchonné, comme la plupart des vieux du coin, glisse une petite voix discordante dans l’esprit quasi serein de Gituku.
Heureusement, les jeunes et les idées neuves finissent toujours par prendre le pas sur celles qui sentent le moisi. Les ancêtres sont morts, et l’Afrique va mieux qu’avant, personne ne peut dire le contraire. Voilà pourquoi Gituku croit en l’harmonie. Et, corollaire, en la Compagnie des Magic Eden.
Gituku aime le bonheur des enfants quant il les amène dont son side-car moderne à propulsion hélio voir les animaux génétiquement modifiés. Le side-car n’a pas de roues, bien entendu, pour éviter les dégagements de poussière. Il survole les hautes herbes, il s’y faufile comme les fauves jadis. Magnifique. Harmonieux.
Voilà l’acacia du léopard. C’est toujours ici que se prélasse le fauve. A longueur de journée. Et de nuit aussi. Jadis, les léopards chassaient la nuit et se dissimulaient le jour. Mais plus maintenant. C’est mieux pour les voir, même s’ils paraissent un peu trop indolents. Gituku se doute qu’avant, les léopards n’étaient pas aussi ventripotents. Mais ce n’est pas l’animal, dont la race a failli disparaître, qui va s’en plaindre. N’a-t-il pas l’air heureux, ce léopard-là, affalé sur sa branche avec ses pattes qui pendent de chaque côté, satisfaites, et sa bedaine bien calée entre deux nœuds de l’arbre ?
Non, il n’a pas l’air heureux ; il n’a pas l’air du tout. Pour la bonne raison que le léopard n’est pas sur sa branche. Absent.
Gituku est déçu. Il coupe le moteur du side, descend, et scrute les environs. La guigne ! Le léopard fait au maximum une balade par mois, et il a choisi ce moment précis pour s’absenter. Ce léopard est un goujat.
- Hum… D’habitude, il y en a un sur cet arbre… dit-il, penaud, à ses passagers.
Le père, un Asiatique au visage épais et rond, reste de glace et muet. Style samouraï avant l’assaut. C’est mauvais signe : depuis le début de la promenade, le bonhomme n’a cessé de sourire et de s’extasier, dans ce langage nasal que Gituku ne comprend pas.
La petite fille, splendide jusque-là, se met à pleurer.
- Je voulais voir le léo ! dit-elle en swahili.
Cette fois Gituku comprend, s’émerveillant au passage de la capacité des enfants à apprendre les langues. Celle-là maîtrise déjà le chinois et l’anglais, quelle volonté d’harmonie !
Craquement dans les broussailles : le léopard surgit.
Gituku sourit de toutes ses dents et tend la main :
- Mademoiselle, madame, monsieur, je vous présente Olé, notre léopard ! dit-il, ravi (pour un peu, il ajouterait un truc comme « youp la boum », mais ce n’est pas le genre du samouraï, il le pressent).
Puis un détail lui saute aux yeux : le léopard au ventre bedonnant ne marche pas à la vitesse d’une tortue, comme les rares fois où il l’a vu évoluer, mais d’un pas soutenu, conforme à ce qu’on pourrait attendre de son espèce si les animaux sauvages existaient encore. Ses flancs gras ballottent entre ses pattes. Les yeux du félin son rivés aux siens. Et ce que Gituku lit dans ce regard est d’une telle sauvagerie que sa vessie ouvre ses vannes d’un coup. Gituku mouille son pantalon mais ne parvient pas à bouger cette main tendue vers le fauve, paralysée par une trouille venue du fond des âges, dans laquelle se mêle horreur et fascination.
Le fauve accélère, s’élance.
Et sous les yeux horrifiés de Gituku, arrache la main noire et paralysée tendue pour l’accueillir. Cette main qui – mon Dieu comment est-ce possible ? – appartient à Gituku lui-même !
Le gardien kikuyu tourbillonne comme une toupie, et s’effondre dans la poussière. Le fauve se jette sur lui et plonge ses crocs dans sa jugulaire. Malgré ses kilos en trop, l’animal semble avoir un excellent appétit.
Xiang, la splendide poupée aux yeux en amande, se met à hurler, à l’unisson de sa mère et son père, qui n’a plus rien d’un samouraï.
Alors le léopard relève la tête et les regarde. Il a lui aussi des yeux magnifiques. Gituku a eu raison d’être fasciné : des paillettes d’or semblent scintiller à l’intérieur. Les pupilles se rétrécissent, signe d’une violente excitation.
Zen, martial, le léopard se redresse au-dessus du corps sans vie de Gituku, et regarde ses nouvelles proies. Ses yeux semblent sourire, grisés par le goût du sang et de la liberté retrouvés.
Un ancêtre de Gituku, ou n’importe quel vieux du coin, aurait peut-être trouvé la scène harmonieuse.
Le léopard la juge alléchante.