Le Sang Des Lions
Harmonie      Fils de Tarzan      Un singe braillard      Les flamands roses au-dessus des lacs     
Un singe braillard

Parc « Kruger Magic Eden », ex Afrique du Sud, Afrikwana.

Le dôme englobe toute la rivière, les collines au loin, et les étendues de brousse.
La piste sinue entre les acacias et les bosquets d’épineux. A gauche, la rivière, ses tâches bleues et ses zones vertes couvertes de plantes aquatiques ; à droite les broussailles et les herbes jaunes.
Kamal jure au volant de son tout-terrain panoramique, une bulle translucide à six roues et essieux flexibles. S’il est venu à Kruger, c’est parce que, depuis des lustres – plus de cent ans il paraît, même si cela semble bien improbable – on est autorisé à circuler ici sans accompagnateur. Et ce qu’il aime, lui, c’est la liberté. Pas besoin d’un guide local pour se déplacer dans cette réserve. Il suffit d’une bonne carte 3D flottant au-dessus de la plage avant et d’un sens de l’orientation minimal – plus perfectionné que celui d’Eshana, son épouse, ce qui n’est pas bien difficile.
Il faut aussi un peu de chance pour apercevoir les anitrans, moins nombreux ici que dans l’ancien Kenya par exemple. Volonté des autorités : dans ce Magic Eden, on incite les gens à se balader et à chercher par eux-mêmes la faune, histoire de pimenter un peu le safari. Ce séjour, ce n’est pas pour les bourgeois en vêtements de soie, mais pour les gens qui ont le gène de l’aventure dans le sang. Rien à voir avec les parcs grand confort du nord de l’Afrikwana. Ici, c’est pour les amateurs de sensations fortes. Armé de votre cam ou de votre bug, vous traquez le lion et vous arrivez parfois à croire qu’il n’a rien d’une peluche inoffensive. A vous persuader que, dans ces hautes herbes qui ne laissent apercevoir que les oreilles et les yeux jaunes du prédateur, c’est vous la proie.
Comme l’animal, en réalité, se fout de votre carcasse et n’attend rien d’autre que quelques lampées de gel bleu, on peut avoir la prétention de se croire courageux sans être téméraire. Le Kruger Magic Eden, c’est un safari pour ceux qui en ont, ceux qui ne craignent pas de se frotter aux dures réalités du bush.
Le truc, c’est que les véhicules n’ont pas l’air fiables. Kamal a son idée sur le sujet : c’est à cause de ces foutues pièces fabriquées à faible coût en Europe. Ce genre de pratique commerciale devrait être interdit. Paraît que des gosses bossent dans les usines, là-bas. Ca les empêche de crever de faim, bien sûr, mais on ne peut compter sur des gamins pour obtenir des pièces de qualité.
Ca n’a pas raté : le six-six est en rade. Comme Kamal est hélioingénieur, il a tenté de piger ce qui n’allait pas. Raté. Ca ne vient pas des générateurs mais plutôt des nanocerveaux. Kamal à hésité à suivre des cours de nanotechno optionnels lors de son cursus universitaire. Il aurait dû. Maintenant, il va devoir attendre un technicien plus ou moins compétent, membre d’un hypothétique service d’urgence. Qui ne va pas se presser, puisque son client ne risque pas grand chose au milieu des anitrans. C’est le problème dans ce parc : les clients viennent pour l’aventure, pas pour l’émerveillement. Des routards, qui aiment l’illusion de liberté, ou qui n’ont pas forcément les moyens de loger dans les palaces des parcs de renom. C’est moins cher, et le service est en conséquence moins efficace.
Kamal referme le capot en jurant.
Un mouvement dans l’habitacle. Kamal se dresse, aux aguets. Quelque chose est entré dans sa voiture !
Il contourne la bulle, méfiant. Bien sûr, il ne risque rien avec les anitrans, mais il a décelé dans le parc un truc inédit, impalpable, qui lui déplaît. L’atmosphère ? Le personnel ? C’est sa douzième visite en cinq ans, et quelque chose a changé depuis la précédente, sept mois plus tôt. Quand on y réfléchit, les gardiens semblent nerveux et certains sont armés. Ils demandent aux clients de ne pas sortir de leur véhicule, recommandation que bien entendu personne ne respecte. A quoi bon repérer un buffle si on ne peut quitter le six-six pour aller le caresser ?
A son départ du Lodge, un gardien lui a dit de rester sur la piste. Encore une bêtise : le six-six, dont la morphologie est inspirée par les véhicules d’exploration martiens ou lunaires, peut vaincre la plupart des obstacles terrestres. Et si par un improbable malheur il lui arrivait de se retourner, il s’arrangerait, grâce ses programmes de secours intégrés, sa forme hémisphérique et ses essieux flexibles, pour se remettre dans le bon sens.
Quoi qu’il en soit, toutes ces demandes injustifiées ont fini par provoquer chez Kamal une inquiétude diffuse. D’ailleurs, c’est bien simple, il ne reviendra plus ici. La prochaine fois, il ira du côté des chutes Victoria. Ou au Massaï Mara, qui semble plus calme malgré le nombre de touristes qui le visitent chaque année.
L’avantage, c’est qu’ici il n’est pas loin de Jo’burg, où sa multinationale, Control Climate International, a son siège. Tant pis, il ira ailleurs. Il vient pour se détendre, pas pour se ronger les sangs à cause d’un règlement idiot et de gardes paranoïaques.
Bon, qu’est-ce qui s’est introduit dans l’habitacle de son six-six ? Se pourrait-il qu’Eshana se soit cachée entre les fauteuils pour lui faire une surprise ? Non : quand il l’a quittée elle était encore emmitouflée dans ses draps.
Se pourrait-il que des voleurs ou des braconniers avides de fourrures aient infesté le parc ? Les autorités auraient-elles envie de cacher cette nouvelle délinquance ?
S’il s’agit d’un de ces réfugiés blancs qui pullulent aux frontières, Kamal est bien décidé à l’inciter vigoureusement à quitter le pays sur-le-champ. Il a pris des cours de self-défense chinoise – les rues de Jo’burg sont de moins en moins sûres avec cet afflux d’étrangers sans ressources – et il compte bien mettre ses connaissances en pratique. Tant pis pour la racaille blanche.
Il s’approche de la portière arrondie et translucide relevée sur le côté de la bulle. Remue-ménage à l’intérieur. Touffes de poils, tête de satyre, doigts de sorcière : le voilà face à…
Un babouin !
Un foutu babouin ! Avec son pelage jaune gris, pour ne pas dire pisseux, ses yeux roublards, ses fesses obscènes. Ces bestioles et les réfugiés, les deux calamités de la fédération. Sans l’un et sans l’autre, tout le monde vivrait mieux en Afrikwana.
Le babouin, qui se sent coincé, à juste titre, dans l’habitacle en forme de bulle montre les dents. Comment ose-t-il ? Cette démonstration de force rappelle à Kamal un reportage de la chaîne Holo Africa : un clandestin s’opposait aux policiers alors qu’il était reconduit à un vaisseau charter, direction son pays transformé en dictature corrompue. Comment peut-on oser se révolter quand on est pris sur le fait, quand on est hors la loi ? C’est bien simple : la prochaine fois, Kamal votera pour un parti protectionniste, voire nationaliste. Marre des singes aux dents trop longues.
Entre ses doigts griffus, comme pour le narguer, la bête serre le sandwich au buffle qui constituait en théorie le déjeuner de l’hélioingénieur.
En voyant les énormes crocs de l’animal, Kamal frémit. Mais cette bête est un con d’anitrans. Tous ses réflexes d’agressivité ont été annihilés. Un humain ne risque rien. Heureusement d’ailleurs, car chacun des crocs semble aussi long et tranchant qu’un poignard.
- Tu vas passer un sale quart d’heure, maugrée-t-il. Toi, on t’a plus ou moins castré génétiquement, mais moi j’ai gardé l’agressivité du mâle.
Au moment où il allonge le bras, le tranchant de la main en avant, prêt à frapper, Kamal éprouve un nouveau sentiment de malaise. Peut-être un antique signal inscrit dans ses gênes de mâle humain, qui lui signale qu’un animal qui crache et montre les dents est rarement inoffensif. Mais Kamal est un citadin civilisé, formaté, conditionné. Les anitrans sont des peluches vivantes, c’est ce qu’on le lui a répété depuis son enfance, à longueur de spots publicitaires et d’animations holo. Alors, il frappe l’animal.
Ou presque.
Avant qu’il ait touché la fourrure, les dents du babouin lui ont transpercé la main et le poignet.
Kamal hurle, retire son bras, ramenant du même coup vers lui la bête déchaînée, dont les dents sont toujours fichées dans son membre.
Fébrile, l’animal tire un coup sec et se libère. Puis, à son tour, tend les mains vers son agresseur. Ses longs doigts sont mobiles et pourvus de belles griffes. Le babouin s’attaque d’abord aux yeux, au nez, puis à la bouche. Ce qu’il veut, c’est faire taire cet être bizarre contre qui il se bat, et qui crie vraiment trop fort (presque autant qu’un babouin, c’est dire le tintamarre). Si fort que le primate se décide finalement à utiliser ses dents pour lui déchirer la gorge. Il n’avait pas le désir de tuer, mais ce grand singe braillard et maladroit qui gigote entre ses pattes est une vraie plaie pour la savane, et pour la tranquillité du Monde en général.