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| Harmonie Fils de Tarzan Un singe braillard Les flamands roses au-dessus des lacs |
Fils de Tarzan
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Parc « Victoria Falls Magic Eden », ex Zimbabwe, Afrikwana.
La rumeur populaire, en Afrikwana, dit que si le Kilimandjaro Magic Eden est le plus impressionnant parc du continent, le Victoria Falls Magic Eden est sans conteste le plus beau. La rumeur est fondée : les brumes qui s’élèvent au-dessus de la cataracte et se confondent, quand on lève les yeux, avec les reflets irisés de l’immense dôme énergétique qui couvre toute la zone, sont dignes d’un conte de fée. Lorsque, de surcroît, un arc en ciel enjambe le fleuve Zambèze au milieu de cette nuée magique, on pourrait se croire en vacances dans un lointain pays des mille et une nuits. Les contingents de touristes émerveillés qui débarquent chaque semaine des vaisseaux dorés de la fédération ont la sensation, plus que dans n’importe quel autre parc, de vivre un rêve éveillé. Depuis sept ans, les visiteurs peuvent, cerise sur le gâteau, bénéficier d’une nouvelle attraction, qui renforce leur impression première: le « Village dans les nuages ». Un promoteur malin, excellent homme d’affaires, a eu l’idée, à première vue saugrenue, de bâtir une immense plate-forme horizontale translucide au-dessus des gorges, à flanc de falaise. Dessus, quelques cases authentiques ont été reconstituées. On y vend toutes sortes de souvenirs et de friandises, et des spectacles traditionnels ou des reconstitutions historiques – colorés, arrangés pour satisfaire les riches touristes et leurs enfants – y sont présentés. Le succès de cette attraction a tout de suite été foudroyant. Après avoir qualifié l’entrepreneur d’original ou de fou, on l’a considéré comme un génie. Quand vos idées font entrer de l’argent dans les caisses, vous devenez très vite, pour beaucoup de gens, nettement plus intelligent. Ce jour-là, les touristes sont ravis : au milieu du « Village dans les nuages », on joue « Tarzan, l’homme singe ». Une histoire incroyable, qui s’est, d’après le commentaire off, déroulée au centre du continent africain, à la fin du dix-neuvième siècle. Les gesticulations de ce Blanc qui se prend pour un primate font bien rire les touristes, pour la plupart asiatiques. D’autant que le comédien, mauvais mais exalté, ne fait pas dans la retenue. Cris, mimiques, gesticulations : il s’est, paraît-il, inspiré d’un acteur du vingtième siècle. Le voilà juché sur le dos d’un véritable éléphant, un vieux mâle pourvu d’immenses défenses arrondies, qui ressemblent à des faux, qu’on a surnommé « Hati of Africa » – un nom qui enchante les touristes. Il s’agit d’un anitrans bien entendu, mais la voix off assure que le « grand-père » de cet animal – entendez l’original, cloné à quelques centaines d’exemplaires – est né du temps où des hommes mouraient encore, de temps à autre, sous les pieds des pachydermes. Et que les pieds de ce « grand-père » – oui, le grand-père de cet éléphant-là ! – ont peut-être bien – très probablement même – écrasé des chasseurs blancs imprudents, ou les Noirs qu’ils employaient pour deux sous, parce qu’un Blanc à l’époque ne daignait pas porter ses bagages (rires de l’assistance). Les enfants frémissent, les parents sourient, un peu inquiets tout de même. L’anitrans est vraiment gigantesque. On a promis à la foule le grand frisson sauvage de l’Afrique : elle en a pour son argent. Sous leurs semelles, les chutent grondent en permanence. Les eaux bouillonnent. Devant eux, Tarzan gesticule sur le dos de la bête. - Est-ce qu’il y a encore du sang ou de la cervelle sous ses pieds ? demande un garçon de treize ans à sa mère. - Quelle horreur ! s’offusque la dame. Ils parlaient pas de cet éléphant mais de son grand-père. Tu ferais mieux d’écouter, c’est quand même plus intéressant que tes cours d’histoire ! Pour la troisième fois, le comédien zélé pousse un horrible cri au vibrato prononcé. La voix off précise que Tarzan, l’homme singe, appelait de cette manière ses amis animaux à la rescousse, en cas de problème avec des chasseurs blancs un peu trop curieux. Hati of Africa, lui, semble agacé par ce remue-ménage. Il agite ses oreilles – ce qui provoque des courants d’air – et lève la trompe comme s’il voulait prendre la parole en classe. Des spectateurs ont remarqué ce comportement étrange et se réjouissent : l’animal a été dressé de façon remarquable. Tarzan ne voit rien, occupé à saluer depuis l’échine de la bête les passants avec des sourires éclatants, comme il a vu les stars en faire dans les vieux films. C’est son heure de gloire. Même s’il est payé des clopinettes pour chaque prestation, être applaudi par autant de gens est un grand moment pour un clandestin venu d’Europe dans les soutes d’un cargo rouillé. Sauda, le gardien-chef en poste dans le « Village dans les nuages », a relevé l’attitude bizarre de l’animal. Et ça l’inquiète beaucoup. Il a entendu des rumeurs à propos d’autres parcs ; il a reçu des instructions très précises au sujet de prétendus garous. Il a même appris qu’un traqueur venait d’être embauché ; son arrivée est imminente. Mais ces garous, le gardien-chef Sauda n’y croit pas beaucoup. Pas plus qu’aux hordes d’ours qui hanteraient de nouveau, dit-on, les montagnes françaises. Pourquoi pas des hommes singes et des dragons ? En tous les cas, dans son parc, il n’y a pas de garous. Le Victoria Falls Magic Eden est sain. Question de standing. N’empêche que cette bête a tout de même un comportement bizarre. Avec sa trompe en l’air et ses oreilles en éventail, elle joue trop bien son rôle d’éléphant sauvage. Le gardien-chef Sauda appuie sur sa montre pour appeler le docteur Ashanti, le vétérinaire en chef. L’éléphant a peut-être chopé des parasites. Ou mangé un truc que des touristes ont laissé traîner près de son enclos. L’an dernier, il a retrouvé un phallus biotronique dans l’estomac d’une autruche. Tout peut arriver avec des gens qui deviennent hystériques à l’idée de caresser un lion ou une girafe. Il n’a pas le temps de parler : Tarzan – ou plutôt Léon Durand, c’est le vrai nom de l’énergumène – pousse un énième cri de roi de la jungle. Cette fois, Hati of Africa semble vraiment excédé. Il tangue comme un canot sur l’océan. Agite les oreilles au point qu’on le croirait désireux de s’envoler au-dessus des chutes. Le cri de Léon Durand Tarzan se transforme en « couac » étranglé : ça y est, l’homme singe vient de comprendre que sa monture n’avait plus l’intention de respecter le scénario. - Héééééééé ! crie Durand-Tarzan, et cette manière de s’exprimer semble plus humaine que les précédentes. Le Blanc s’accroche comme il peut aux oreilles de l’animal. Mais Hati of Africa ne l’entend pas ainsi. Sa trompe, qui ressemblait jusque-là à un gros tuyau d’arrosage, se transforme en python. Elle s’enroule, serre, emporte. Léon hurle – le cri d’un chimpanzé apeuré qui n’a plus rien de viril. Le gardien-chef Sauda comprend la terreur du Blanc : l’éléphant vient de la soulever à plusieurs mètres au-dessus du sol translucide du « Village dans les Nuages », c’est à dire très, très loin des eaux troubles du Zambèze, qui bouillonnent sous la plate-forme. Sauda hurle dans son anneau-com. Ce n’est plus le véto qu’il appelle, mais un escadron de gardes armés. L’éléphant marche vers le rebord de la plate-forme, séparée du vide par une barrière de deux mètres de haut. Léon Tarzan hurle une dernière fois, longuement, quand la trompe, qui le serre à la taille, se détend et le précipite par-dessus bord. Jusque-là immobile, croyant peut-être encore à un numéro maintes fois répété, la foule crie et s’ébranle à son tour. - Foutez le camp ! aboie Sauda dans son micro. L’éléphant se retourne, immense, et braque ses petits yeux sur lui, puis sur la foule qui s’époumone. Rien à voir avec le regard somnolent qu’il affiche d’ordinaire. Les yeux du pachyderme scrutent, jaugent, évaluent. Emplis d’une rage folle. Hati of Africa, dont les défenses ressemblent à des faux géantes, s’ébranle. Il n’y pas de charge plus terrifiante que celle d’un éléphant. C’est l’apocalypse en marche. La plate-forme translucide, solide mais pas indestructible, tremble comme une feuille morte. Sauda, horrifié, s’interroge : va-t-elle lâcher avant que le garou ait réussi à l’attraper, ou après ? |