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Marine Téo, douze ans et demi, se croit orpheline.
Elle est pensionnaire du couvent Saint-Sombre sur Station Cézembre, un port orbital situé aux marges d'une vaste zone galactique : le Socle.
Le secteur est contrôlé par trois Puissances : l'Empire dédaléen, le Royaume d'Eagledoor et la Ligue du Bras d'Orion. L'Eglise du Noir Mystère, qui vénère le Néant, le Vide, veille au salut des âmes.

Marine, elle, rêve d'aventures et de voyages.
Enlevée par des pirates, elle découvre la vie de ces hors la loi à bord du vaisseau L'Epaulard, dirigé par le capitaine Orca.
L'Epaulard, traqué par le sinistre mercenaire Skykiller, à la solde de l'Empire, quitte le Socle et s'enfonce dans les Brisants.

Marine est confrontée à de nombreux mystères : qui sont réellement son père et sa mère ?
Pourquoi a-t-elle été enlevée ? Que lui veut Skykiller ? Quel est ce mystérieux Œil Bleu dont parlent les pirates ?
L'Epaulard traversera-t-il les redoutables Abysses pour gagner les Nouveaux Rivages, peuplés par les étranges Archéos ?

Voici pour vous deux extraits de Marine des étoiles !

Extrait 1 : L’appel du large

Marine était assise sur le plancher métallique de sa coursive préférée. Une fille de douze ans et demi posée au milieu d’un couloir étroit et vide, voilà qui peut paraître bizarre. Les parois étaient grises, constituées de lourdes plaques de cellulo-métal fixées à d’épaisses charpentes par des rivets, grisâtres eux aussi. La coursive n’avait rien de pittoresque. Elle ressemblait à tous les couloirs perdus des stations spatiales, fermée de chaque côté par une porte épaisse, grise. Marine aussi avait grise mine : elle tenait son menton entre ses mains et faisait la moue. Du coup, sa présence ici n’avait rien d’insolite : le gris des murs attire souvent le gris des gens. Coudes plantés dans ses genoux, Marine songeait à son avenir, et son avenir lui semblait aussi intéressant que les murs ternes de la coursive.
Il était tout tracé. Elle finirait comme sœur de Médicis : vouée corps et âme à la congrégation de l’Ombre-Sacrée, dans les entrailles du couvent Saint-Sombre ou dans l’une des missions bâties par la congrégation d’un bout à l’autre du Socle. À vingt ans, elle porterait la robe brune des sœurs et serait vieille pour de très nombreuses années — un siècle de langueur, d’après l’espérance de vie standard.
Marine regarda le Glone. Le Glone était une peluche, pas un animal, pas même un animal génétiquement modifié. Les peluches étaient les seuls objets de distraction personnels tolérés par la congrégation. Chaque orpheline placée au couvent avait droit à un fétiche, unique, du moins jusqu’à l’âge de treize ans. Après, il fallait le conduire à l’incinérateur de l’institution.
- Glone, pourquoi papa m’a-t-il abandonnée ? demanda-t-elle.
Le Glone la fixa avec ses gros yeux de Glone, rieurs et tourneboulés. Ses capteurs et ses micros ayant été déconnectés dès son entrée au couvent, il resta silencieux entre ses poils hirsutes.
Le Glone n’avait rien à dire, personne n’avait rien à dire à une fillette trouvée endormie sur un quai d’embarquement. Pas n’importe quel quai : le quai T-O, le plus éloigné du centre de commandement de la station. Son père l’avait déposée là quand elle avait trois ans — elle ne s’en souvenait pas —, et sa mère était, d’après sœur de Médicis, morte peu de temps avant cet abandon. Elle n’était pas tout à fait orpheline, mais c’était du pareil au même : ne vaut-il pas mieux un père mort en héros qu’un géniteur abandonnant son enfant dans les bas-fonds d’une station spatiale ?
Le temps avait passé, pas la rancœur.
Marine n’avait pas choisi cette coursive au hasard. Elle était assise, dos appuyé contre la cloison métallique, devant un hublot en fibrocorail transparent qui offrait une vue stupéfiante sur le port spatial, à l’écart des baies panoramiques du Forum, assaillies par les touristes.
- Regarde, Glone, un galion s’en va !
Marine tourna la peluche vers le hublot. Le Glone, toujours d’excellente humeur, regarda de bon cœur.
Le vaisseau noir devait mesurer plus de trois cents mètres de long. Il se détachait avec grâce de l’un des terminaux, flottant comme une baleine dans l’océan. On distinguait à peine son fuselage sur le fond noir de l’espace, juste une ombre géante qui effaçait les étoiles.
- C’est un galion de classe Cachalot, dit Marine. Regarde, il s’éloigne du port au ralenti. On ne le verra pas plonger, mais il ne va pas tarder à allumer ses réacteurs plasma.
Le Glone regardait, hilare, et ne semblait pas comprendre grand-chose à toutes ces explications. Le Glone avait toujours été ainsi, avec ses yeux bienheureux et son air innocent, mais plus le temps passait et plus Marine trouvait sa mimique idiote. Peut-être les peluches préférées deviennent-elles séniles lorsque leurs maîtres vieillissent pour quitter l’enfance ?
- Il ne peut pas plonger ici, dit-elle. Il doit d’abord s’éloigner de la station et d’Iroise. Il plongera une fois passées les balises, là-bas.
Les balises rouges clignotaient. D’autres vaisseaux appareillaient ou entamaient des manœuvres d’approche.
Le galion alluma ses six réacteurs. Une lueur verte engloba toute la poupe.
- C’est beau, hein Glone ? Regarde comme c’est beau ! Où va-t-il d’après toi ? Il retourne à Dédale ? Peut-être qu’il rejoint Chinatown ! Ou Pandémonium X ? Non, Glone, pas Pandémonium. Ce n’est pas un vaisseau militaire, c’est un vaisseau de la Compagnie. Tu sais ce que je pense ? Il met le cap sur les Nouveaux Rivages. Il va faire le Grand Voyage et remplir ses soutes de milliers de trésors archéos. Quelle chance !
Une frégate appareilla à son tour. Ses feux de signalement clignotèrent en tous sens. Elle n’était pas noire mais blanche. Le halo du Cachalot teinta sa coque d’une lueur émeraude.
- Celui-là, c’est un vaisseau militaire ! Regarde bien sous les ailerons : on voit le labyrinthe cruciforme, la marque de l’Empire et du Dédalus. Il va à Pandémonium faire le plein de missiles, ou alors patrouiller dans les Brisants et combattre les pirates. C’est une frégate de classe Béluga, moins rapide qu’un Cachalot. Elle mesure cent cinquante mètres, je pense.
Marine aimait venir ici. Elle aimait la tranquillité de la coursive et le fabuleux spectacle offert par le hublot. Les deux réacteurs de la frégate entrèrent en action. Une lueur rosée illumina la coursive. Au loin, on apercevait les tracés indigo des traversiers qui assuraient la liaison avec la planète Iroise. Le plasma orange d’une corvette croisa la traînée émeraude d’un nouveau galion. Station Cézembre était le deuxième port du Socle, et le ballet était permanent. Des centaines de vaisseaux militaires et commerciaux croisaient chaque jour par l’immense plate-forme artificielle.
Marine se pencha un peu plus et posa le front sur le fibrocorail transparent pour regarder vers le bas. Elle aperçut d’autres traversiers, quelques corvettes et des frégates. Plus bas encore s’étendait l’horizon bleuté et majestueux d’Iroise, la grande planète maritime autour de laquelle gravitait la station spatiale Cézembre.
- Regarde, Glone, ces trois-là vont beaucoup trop vite !
Elle tourna le visage rieur du Glone vers les tracés indigo de trois traversiers, qui fonçaient vers la station en effleurant l’atmosphère d’Iroise.
- C’est interdit d’aller à cette vitesse, par ici ! Les douaniers de la Légion ne vont pas les rater !
Marine serra le Glone contre son cœur. Elle non plus, on n’allait pas la rater ! Elle se cachait dans cette coursive au lieu d’assister à la cérémonie du Vertige. Sœur de Médicis serait en colère et la punirait avec sévérité. La mère supérieure du couvent Saint-Sombre éprouvait plus d’affection pour la discipline que pour n’importe laquelle de ses pensionnaires.
Marine devrait payer cher son escapade, mais une heure passée près du hublot n’avait pas de prix. Le hublot était une fenêtre ouverte sur les espaces lointains, les voyages, l’aventure. Devant lui, Marine imaginait des planètes inexplorées, des mondes nouveaux, là-bas, vers les Brisants, et plus loin encore, au-delà des Abysses, vers les Nouveaux Rivages. Les contes et les récits interdits qu’elle lisait en cachette, le soir, lui revinrent en mémoire. On y parlait de planètes officiellement recensées, mais aussi de terres magiques, de trésors égarés. On y chantait le légendaire Monde bleu. Le Monde bleu existait-il quelque part, au cœur des Nouveaux Rivages ou plus loin, dans l’infini des Mondes sauvages ? Malgré les mises en garde de l’Église, elle avait lu des histoires sur les navigateurs partis à la recherche de ces contrées mythiques, aux frontières du Monde exploré. Ces voyageurs évoquaient des endroits magiques, comme les cités perdues de Libertalia ou les Grandes Lumières, qui menaient, disait-on, au fabuleux Monde bleu.
Marine sentait l’appel du large au creux de son cœur, au fond de ses tripes.
Ces traversiers vont vraiment trop vite, songea-t-elle, il se passe quelque chose d’anormal.
Au bout du couloir, la porte grise s’ouvrit brusquement.


Extrait 2 : Capitaine Shark

Marine et la sœur levèrent les yeux. Cent mètres au-dessus de leur tête, la baie était percée. Le fibrocorail avait volé en éclats. Marine distingua une brèche en forme d’étoile, œuvre d’un missile ou d’une mine. Sous le trou, des silhouettes casquées, accrochées à des filins, descendaient comme des araignées vers le Forum. Les silhouettes portaient des combinaisons étranges, multicolores et multiformes, qu’on ne pouvait confondre avec les tenues sobres, grises ou noires, de la Légion.
Des pirates !
« Évacuation immédiate du Forum ! Les portes étanches se fermeront dans quatre-vingts secondes ! Évacuation immédiate du Forum ! » ordonna la voix synthétique jaillie des haut-parleurs.
Marine se mit à trembler. Jusque-là, elle n’avait pas eu peur des combats, trouvant même le spectacle intéressant - une péripétie dans une vie aussi animée qu’une moule d’Iroise sur son rocher. Elle se sentait en sécurité entre les parois bien gardées de la station. Mais qui aurait pu imaginer un raid pirate au cœur d’un des systèmes clé de l’Empire et du Socle tout entier ?
Un courant d’air glacé courut sur ses joues, sa nuque. De vieux papiers, des débris végétaux, des objets abandonnés par les passants volèrent autour de sa tête. Les légionnaires avaient abaissé leur visière et déclenché leur bouclier individuel. Ils avaient épaulé leur fusil à plasma et, entourés par le halo bleuté de leur bouclier, tiraient sans relâche en direction des hommes araignées. Les pirates répliquaient. Marine vit les tracés rouges des lasers croiser les langues rosées des plasmas. Une explosion secoua le portique. Un légionnaire s’écroula.
Sœur de Médicis lui saisit le poignet et la força à se relever. La main était osseuse, froide. La robe brune s’agitait dans le vent.
- Vite ! Dans le tunnel ! Le Forum se dépressurise !
Elles s’élancèrent, mais ne firent pas trois mètres. Un homme vêtu d’une combinaison argentée tomba devant elles, accroché à son filin. Sœur de Médicis hurla et s’immobilisa. Emportée par l’élan, Marine heurta sa tutrice et, pour la première fois depuis son entrée au couvent, eut envie de se perdre sous ses jupes.
Le pirate portait un casque bleu métallisé muni d’une visière argentée opaque. Les grésillements et les éclairs bleus qui faisaient scintiller sa combinaison indiquaient la présence d’un bouclier perso. Au sommet de son casque trônait la mâchoire d’un squale, dont les dents acérées semblaient prêtes à se refermer. Un requin bleu nuit, gueule ouverte, ornait son plastron.
L’inconnu braqua vers la sœur un énorme pistolet cuivré en forme de trompette. Marine n’avait jamais vu de tromblon ; elle aurait trouvé l’arme ridicule si elle n’avait eu aussi peur.
- Mesdames, crachota le haut-parleur niché quelque part sur le casque de l’intrus, la promenade est déconseillée par ici.
Sœur de Médicis recula d’un pas. Marine fit de même. Une bourrasque la bouscula.
- Engeance du mal ! siffla la sœur. Vous ne me faites pas peur ! Vous tremblerez quand viendra le Moissonneur !
Le pirate leva son tromblon d’un geste nonchalant.
- Le Moissonneur est sur la planète-arsenal Pandémonium, à des milliards de kilomètres d’ici ! Vous dites sûrement de saintes âneries, mais des âneries quand même. Restez tranquille et ne vous fiez pas aux apparences : ma pétoire marche au plasma, elle a la puissance d’un fusil d’assaut !
- Vous ne me faites pas peur ! répéta la religieuse, qui pourtant elle recula de nouveau.
La bataille faisait rage autour d’eux. Un banc public, posé près d’un bassin, fut touché par une gerbe rose. L’eau du bassin se mit à bouillir et le banc se tordit comme un objet de caoutchouc.
Le pirate fit deux pas en avant, le pistolet braqué sur sœur de Médicis.
- Ça tire dans tous les sens, la coupole fuit comme une vieille chambre à air, vous n’êtes pas casquées et je ne vois pas trace de bouclier perso autour de vos minois. Autrement dit, le temps presse, et ce n’est pas toi, bigote, qui m’intéresses. Dégage, sorcière, ou je tire !
Sœur de Médicis sauta de côté, sa robe brune claquant dans les bourrasques. Elle jeta un œil vers le portique, à cinquante mètres de là. L’attention des légionnaires était accaparée par le combat. Plusieurs gisaient déjà à terre. Aucun ne regardait dans leur direction.
Marine était tétanisée. Le pirate se dressait juste devant elle. Elle se demanda si elle allait mourir. La tornade froide qui avait envahi le Forum gelait sa peau.
Le pirate porta sa main à son casque, effleura un bouton, souleva sa visière et dit :
- Mademoiselle Marine, je présume ?